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Des œuvres magistrales (modernes), on en rencontre assez peu. De celles qui – résumons-le ainsi – s’imposent subitement en universelles. Le chemin du sacrifice de Fritz von Unruh est, je crois, l’une de celles-ci. Publié pour la première fois en France en 2013, ce roman expressionniste, censuré pendant la Grande Guerre, trouve enfin une oreille attentive, de ce côté-ci du Rhin, grâce au travail accompli par les éditions de La dernière goutte.
Difficile et très prétentieux de dire en quelques lignes ce que cette œuvre est susceptible de représenter. D’évidence cependant, nous devinons qu’elle mérite d’être mesurée aux ouvrages qui ont définitivement fait date. A l’ouest rien de nouveau de Remarque, Les croix de bois de Dorgelès, Ceux de 14 de Genevoix, Orages d’acier de Jünger… Et désormais Le chemin du sacrifice (Opfergang) de Unruh.

Otto Dix. Der Krieg. 1929-1930.
Gemäldegalerie Neue Meister, Dresde.

De quelques personnages qui sinuent à la traversée de quatre chapitres qui sont autant d’incommensurables stations d’un chemin vers le Golgotha, c’est le récit de l’une de ces montées collectives vers l’anéantissement. Anéantissement insensé à force d’avoir été surchargé de sens et de significations profonds, sociétaux, historiques et mystiques. L’approche, la tranchée, l’assaut, le sacrifice : ce sont là les quatre temps qui scandent les dialectiques enchevêtrées d’individus propulsés là dans une histoire qui s’écrit malgré l’Homme et le transcende dans l’abomination. A la lecture contemporaine, l’œuvre garde sa puissance révolutionnaire. Pas un mot n’est devenu anecdotique. Alors, pas surprenant que dans sa totalité, le roman ait été caviardé. La pluralité des caractères, des opinions politiques et philosophiques, tout cela converge vers un récit total qui n’omet aucun détail du panorama. A l’instar des œuvres d’Otto Dix où tout est donné à voir, dans la brutale couleur du réel.
C’en est d’ailleurs extraordinairement frappant et il semble que Dix et Unruh ont puisé en des sources jumelles la référence et le conte du quotidien. Le grand triptyque La Guerre dialogue intensément avec Le chemin du sacrifice, comme une œuvre composée en entrelacs sur cette dernière. Pourtant, il est très peu probable que Dix ait pu avoir entre les mains ce livre qui n’existait pas publiquement. Il faut imaginer que l’expérience de soldat s’est faite d’une manière parallèle, dans l’observation très méticuleuse, scientifique de l’homme parmi les hommes cernés par l’inénarrable. Comme Dix, Unruh ouvre à cet instant une fenêtre large sur l’Allemagne, sur les fleuves souterrains qui alimentent le monstre en gestation. Et il est déjà là, en effet, dans cette idée d’une forme nouvelle d’humanité que certains soldats pressentent, dans cette conviction d’une régénération par le sang versé.
Ce chef d’œuvre à présent découvert, en France, souhaitons qu’il y obtienne une juste reconnaissance. Il illustre une Europe qui se cherchait et se cherche toujours. Il éclaire notre temps de la lumière noire de la fin de l’histoire sur laquelle nous serions avisés de nous pencher davantage, non pour regretter mais pour nous réjouir. Cent ans tout juste après l’assassinat du couple François-Ferdinand – Sophie Chotek, Le chemin du sacrifice donne l’ampleur de ce que ces cent ans-là ont d’immatériel.

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Une réflexion sur “Opfergang

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