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Le quotidien parisien procède généralement des transports en commun. Bus, tram, RER et métro. Voilà le balancement. Descendre les escaliers de son immeuble, traverser quelques rues pour atteindre une station, descendre à nouveau des marches (c’est fou ce qu’on est conduit à retourner aux ténèbres des abysses malgré le petit matin), cette fois l’escalier est une piste de course de centaines de personnes pressées qui zigzaguent les unes entre les autres dans un jeu assez peu rigolo de slalom bétonné auquel ne survivrait pas le vieillard au rythme de déambulateur escargotique. D’ailleurs aux aurores, de vieillard point. Derrière ses fenêtres chamarrées d’une cretonne festonnée, il attend plutôt l’heure de midi. Ayant galopé le long des linéaments de corridors souterrains, ce presto agitato va s’échouer enfin sur le quai en un chapelet humain bien tassé comme le whisky de la veille qui, pour terminer, se jette comme un seul homme dans un wagon dès que les portes s’ouvrent. Et c’est là que le provincial s’émerveille : lorsque le parisien indifférent tire de sa besace sa lecture. Livre, journal ou tablette, qu’importe le support, quelques-uns des voyageurs ont ce formidable pouvoir magique de lire dans le métro. Ils sont parisiens depuis suffisamment longtemps – rarement de naissance quand même – pour s’abstraire de l’univers, le temps que s’égrène la myriade habituée des stations.

Plutôt frotté aux espaces atones, ceux des marches de l’Est, où la distance entre la maison encore chaude de la couette et le bureau ouaté d’un ancien palais impérial permettait tout juste d’ouvrir un œil, j’admire désormais, durant ces décades de minutes, les lutteurs de la lecture qui, simplement, tournent des pages, concentrés, ailleurs, revenus à leurs paysages intérieurs. Pourtant, l’inconfort est paroxystique. D’abord, il fait épouvantablement chaud. Et à la chaleur se joint une odeur vague et figée que charrient les tréfonds.
Collés les uns aux autres, les voyageurs sont a priori bien en peine de pouvoir feuilleter le moindre bouquin. Certains y parviennent cependant, et avec quelle habileté ! Dans des contorsions dignes de la troupe de jeunes filles chinoises du cirque Pinder, le lecteur en transhumance suit sa ligne, debout ou assis, s’étant ménagé un petit espace tout juste suffisant pour plier les avants-bras et ramener son chapitre à distance acceptable de lecture.

Les bousculades des stations successives ne l’interrompent pas. Pas plus, d’ailleurs, que les secousses du convoi lancé à toute blinde, pas plus que les stridences des roues dans les courbes interminables (ayons une pensée pour les courageux lecteurs de la ligne 13 qui se rendent aux Archives nationales tout au bout, à Pierrefitte), pas plus que les arrêts brutaux dans les tunnels noirs et malgré les lumières qui s’éteignent.

20141020_183006Lire dans le métro relève de la foi. Cruelle déité en vérité, le métro distingue parmi les lecteurs le bon grain de l’ivraie. Ceux qui s’acharnent à conserver ce précieux moment libéré de toutes les contraintes, de ceux qui ont abandonné ici tout espoir. Parce que, vraiment, si Dante avait pu prendre le métro, aurait été certainement montré par Virgile un huitième cercle infernal. Suprême punition pour les adorateurs du livre, les bibliovores de tout poil : l’éternelle lecture dans le monde du métro parisien. Et rien que du Sainte-Beuve, par dessus le marché !
La description de ce déplacement diabolique ne s’arrête pas là. Nous n’avons exposé pour l’heure que la scène sur laquelle tout se joue. Les coulisses bientôt vont vomir les affres du lecteur, ceux qui, tantôt tentation de saint Antoine, tantôt lapidation de saint Étienne, vont irriter ses cinq sens pour l’attirer hors de sa contemplation.
Le son est sans doute la source la plus fréquente d’agacement pour le lecteur qui chérit le silence du texte. A tout instant, son attention est sollicitée 1°) par le quêteur-musicien, installé dans un point d’affluence où se carambolent, au pas gymnastique, les travailleurs véloces, 2°) par le quêteur-musicien, installé, lui, sur un quai avec son synthétiseur eighties qui s’acharne à reproduire La vie en rose pour émoustiller les touristes, 3°) par les écouteurs de l’adolescente gothique et boutonneuse qui sera sourde à vingt ans (de toute façon, ses oreilles ne lui servent qu’à porter des œillets de torchon et à empiler des anneaux de métal plutôt destinés aux naseaux des bestiaux), 4°) par les criailleries téléphoniques de la grand’mère qui estime qu’elle sera mieux entendue comme ça par son interlocuteur, 5°) par la récurrente et pas très imaginative annonce du SDF qui s’est vu attribuer cette fraction du parcours pour déclamer : « pardon de vous déranger, msieurs-dames, etc ».

20141025_171934Là ne s’arrête pas, une fois encore, la litanie des obstacles dressés devant la lecture. L’ouïe une fois agressée, restent encore les autres sens. Si, le goût est rarement sollicité il est vrai, l’odorat en revanche est, lui, immanquablement mis à contribution. Dans la mesure où le bruit est constant, le lecteur peut espérer une accoutumance par dépit ou par défaut. De l’odeur, rien n’est moins sûr car bien davantage méphistophélique, elle va et vient, surprend, prend à la gorge et au nez, se replie pour disparaître plus tard. Les fins de journées estivales sont dramatiques ; je ne m’étendrai pas sur le sujet. Les couloirs, les quais, les trains eux-mêmes semblent transpirer sans fin un parfum fétide qui suscite la nausée. Durant l’hiver, les fragrances accumulées au cours des mois et des années passées se donnent rendez-vous comme pour se rire de l’Homme concentré sur les rares pages auxquelles il a droit avant de rejoindre un temps qui ne lui appartient plus. La parenthèse du métro se referme en effet bien vite ; impossible – à moins d’un prodige – de terminer le chapitre duquel, pourtant, ne demeurait que l’apodose. Charme de l’incomplétude, il faudra attendre le soir pour reprendre au cours des minutes si peu nombreuses qui précèdent le retour au foyer le récit que l’on suivait. Il est certes concevable de poursuivre sa lecture en marchant, mais les accidents sont nombreux ; si, tout en lisant, l’on ne marche pas assez vite on est poussé, sinon propulsé, pour que la foule puisse gagner la sortie et si, tout en lisant, l’on court comme tous les autres, on emplafonne le grand’père qui a dédaigné la sacro-sainte règle de ne pas rallier la meute avant midi.

20140907_185017Il y a en apparence aussi de bons motifs à l’interruption de la lecture. C’est le cas du beau gosse qui, depuis Rambuteau (ligne 11), s’en va faire sa séance de sport dans une tenue sans doute un peu légère pour la saison… Mais qu’importe, lisons ! Quelle irascibilité naît finalement de l’entrée de cet empêcheur de lire en rond ! Tantale ou saint Antoine, les appâts contrarient la concentration.

La lecture dans ce parcours, c’est avant tout la négation de cette peu reluisante réalité. Le « moment de grâce » qui avait tant agité la presse réside peut-être en fait dans cet absolu isolement dont on est tiré que par un sixième sens qui annonce qu’à bon port l’on est arrivé.

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Une réflexion sur “Lire dans le métro

  1. Le néo-parisien que tu es a un excellent sens de l’observation et un bon appareil photo. Se plonger dans la lecture c’est surtout je crois faire abstraction de tout ce monde plus ou moins sordide que tu décris si bien.

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