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De retour dans leur pays, les prophètes du déclinisme seront avisés d’avoir comme lecture estivale – si ce n’est déjà fait – le 1913, chronique d’un monde disparu de Florian Illies. Non pas que ce livre suscite une maïeutique de l’optimisme. Non. Loin de là. Il reflète plutôt l’immuable complaisance de la société européenne pour son tapage suicidaire. Oswald Spengler, bardé de son Déclin de l’Occident, sillonne d’ailleurs ce 1913 et l’éclaire, de point en point, comme un phare.
Si le 1913 de Florian Illies, paru initialement sous le titre 1913. Der Sommer des Jahrhunderts. en 2012 aux très prestigieuses Samuel Fischer Verlag (Samuel Fischer apparaît aussi souvent dans l’ouvrage), il avait sans doute alors vocation à venir jouer les commémorations, de manière un peu commerciale, reconnaissons-le.
Le livre arrive cependant plus tardivement en France, en 2014 aux éditions Piranha. Là aussi, concevons qu’il s’agissait d’une opportunité calendaire. Ce qui est un peu sans compter sur les délais d’acquisition des bibliothèques et de mise à disposition par celles-ci auprès des usagers. Car c’est ainsi que nous sommes parvenus à ce livre. Presque la veille des tourbillons médiatiques qui enserrent la Grèce et ses tortionnaires financiers. Hasard de la lecture qui conforte ce 1913 dans l’actualité.

Max Beckmann. Le naufrage du Titanic, 1912-1913.
Saint Louis Art Museum.

Florian Illies a bâti son livre un peu à l’image des notices que Wikipedia établit pour chaque année. Tapez par exemple 1913 ou 1515 ou 814, peu importe, et voici la liste des grands événements recensés pour cette date, les décès, les naissances, les batailles, les publications (parfois), les inventions, etc. Illies a rassemblé, pour chaque mois de l’année, les rencontres réelles ou phantasmées, les voyages, les états d’âme d’auteurs, de psychanalystes, de peintres, d’hommes politiques, tirés de cet empire du milieu qu’ont été l’Autriche-Hongrie et le Second Reich allemand. Rarement, une incursion en France ou en Espagne, voire dans des contrées plus lointaines encore, tout juste pour mieux souligner l’enfermement de ce microcosme tout passionné par lui-même, qui s’admire comme hypnotisé dans son délitement.

1913 est une année de vernissages, de publications, d’histoires d’amour passionnel… Alma Mahler est avec Oskar Kokoschka, Gottfried Benn s’éprend de Else Lasker-Schüler et réciproquement. Il y a aussi l’épisode Kafka-Felice. Hitler, Staline et Lénine sont à Vienne au même moment (aussi rêver à un hasardeux face-à-face est-il une évidence). On parle de la vie sentimentale et de la poésie de Rilke, de Trakl, de Werfel… On écoute Schönberg. On lit Thomas Mann voire Marcel Proust et on attend Le sujet de l’Empereur de Heinrich Mann. Enfin, bref, tout se retrouve en tout et d’ici à là.

La sauce journalistique prend. Elle fige même un tantinet. Ces récits entremêlés, dont l’ambition était sans doute de rappeler la hauteur olympienne de la création artistique dans l’aire culturelle germanique à l’heure de la fin des grands empires, ces récits humanisent les dictateurs en devenir et édulcorent les génies en réduisant leurs caractères à quelques anicroches, anecdotes et répétitions maladroites. Comme cette furieuse envie de l’auteur de faire de 1913 une année parricide, qui voit s’écrire théories psychanalytiques et narrations vengeresses propres à libérer les fils. La mort des pères, pas tant que cela in fine, car se prépare surtout la mort des fils. Et puis, la traduction a manifestement été un peu bâclée. La liberté prise dans la transposition française de noms propres de courants ou de mouvements est une erreur manifestement grossière : ainsi Gründerzeit et Die Brücke auraient-ils dû rester Gründerzeit et Die Brücke (et non le « temps des fondateurs » et « Le Pont », ce qui est et ridicule et absurde). Néanmoins, cet ouvrage de Florian Illies a le mérite d’être : il ouvre une perspective, par le trou de la serrure, sur un salon admirable. Reste au lecteur à considérer cette lecture pour ce qu’elle est : une mise-en-bouche pour apprécier les plats qui suivront.

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