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Marceline Loridan-Ivens.
© Libération, 2015.

Un point final à toute humanité, c’est ce que dit Marceline Loridan-Ivens. Interviewée par Patrick Cohen le 27 janvier 2015, et sans doute parce qu’elle était parvenue à l’extrémité des possibles, au lieu qui obture les chemins par l’à-pic d’un gouffre, elle soupira l’invariable recommencement, plutôt peut-être la métastase qui lancine le monde.

Et tu n’es pas revenu est un souffle qui s’entremêle aux voix de Charlotte Delbo, de Robert Anthelme ou de Art Spiegelman. Un souffle exhalant un parcours ferroviaire de Aix-en-Provence via Drancy pour Auschwitz et Birkenau, père et fille, main dans la main jusqu’à l’arrachement. Arrachement physique et arrachement filial contenu dans la prophétie « toi, tu reviendras » qui, par inversion, rappelle qu’on ne sera plus tous les deux à l’heure de la libération et qu’il faut bien accepter les destinations ainsi faites.

Et tu n’es pas revenu raconte au père disparu la jeune fille sans croissance, ses propres rêves d’exilé polonais enfui de Łódź, un château d’ombre au retour, une famille incrédule au martyre, une modernité intrinsèquement antisémite.

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, vit depuis soixante-dix ans son échappée de l’incompréhensible en s’interrogeant toujours sur la nécessité d’avoir survécu. Renvoi aux origines par la proximité dans la torture et l’anéantissement des parents du ghetto de Łódź. Le fuyard meurt sur ses terres, ou pas tout à fait peut-être, car il aurait marché sur les sillons du Reich effondré parmi les esclaves zigzaguant d’un camp à l’autre, au fouet des gardiens.

Marceline Loridan-Ivens a lutté contre elle-même pour s’opposer à la fatalité qu’entendait son père. Elle le voulait vivant. C’est d’ailleurs lui plutôt qu’attend la famille restée en France. La jeune fille, nul ne vint la retrouver au Lutétia comme si la rescapée était devenue absolument étrangère au roman familial. Mais le père… Ah ! Le père ! On l’attend, les enfants imaginent et espèrent son retour. Alors, sur l’au-delà dont certains sont revenus, le silence se couvre presque absolument. Depuis ces endroits de l’autre côté du monde s’enracine l’indicible qui enserre, étrangle puis inévitablement étouffe. Les camps produisirent d’autres morts, de ces enfants, de ceux qui se mentirent par aveuglement. L’une des lueurs de ce texte est justement de dire que la barbarie nazie, en plus d’anéantir les millions d’individus dont d’interminables registres et des monceaux de photographies en noir et blanc parlent faiblement, a gangrené en une obscure douleur les générations suivantes pour lesquelles le récit s’est interrompu dans la fumée des crématoires.

S’il n’est pas trop tard encore, ce livre publié par les éditions Grasset pourra faire grand usage aux enseignants, pour ceux qui ne seront pas découragés déjà par des foules gagnées aux obscurantismes et à l’abêtissement.

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