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Le réveil sonne, un énième matin difficile commence. Il faut traîner un corps lourd sans propriétaire hors du chaud giron du lit (on s’était pourtant dit : « pas de pizza le soir ») et ce qui pèse le plus, il faut bien l’avouer, ce sont les yeux, arrimés aux orbites dans l’espoir un brin futile de contrarier la gravité. C’est totalement contre-productif mais chaque matin, le subconscient, encore apparent une ou deux secondes, laisse planer le doute. On va retomber sur l’oreiller, puis s’enliser dans le matelas qui, tout sourire, s’apprête à regober le dormeur.
Mais non. Le réveil sonne une seconde fois. Qui pis est de sa mélodie affreusement métallique : on avait le choix entre diverses sonneries, le saut du lit façon concert de death metal ou celui dans l’esprit petits oiseaux piaillant au bord d’une cascade (qui suscite plutôt des envies de meurtres au 22 long rifle pour dégommer les empêcheurs de rêver en rond). Que les inventeurs du téléphone portable soient maudits in saecula saeculorum.
Après ces traditionnelles imprécations matinales vient le temps du café. Dieu merci, il est déjà moulu. Un peu comme on l’est encore, là, bêtement debout devant la gazinière, tentant de se rappeler ce qu’on cherche. Ah oui ! Du café. Donc : dévisser la cafetière – tiens, on n’a évidemment pas retiré le café d’hier – verser de l’eau, prendre le café, en répandre tout autour et, en quantité, dans l’entonnoir, installer le tout sur le feu. Attendre. Jusqu’au salut du sifflement qui concède le Graal. Verser dans une tasse. A ras bord, ce matin : on a besoin d’énergie. S’installer à table.

Alors peut enfin s’ouvrir le journal.

Jan Sanders van Hemessen.
Le chirurgien (détail), vers 1555.

« Longtemps » – pour citer Proust – j’ai lu de la fameuse PQR (presse quotidienne régionale) du jour, certainement par atavisme et par manque de curiosité. En mon époque alsacienne, je feuilletais (numériquement) les pages des Dernières Nouvelles d’Alsace (avec un acronyme aussi, les DNA), titre fort excellent auquel j’ajoutais (toujours sous format numérique) un ou deux articles du Monde. Ma journée commençait ensuite. Puis vint l’heure parisienne. Je perdis les DNA qui furent remplacées par les quotidiens nationaux pour une terriblement commune revue de presse, en piochant de-ci de-là les articles dont les titres racolent. Le modus operandi : Le Monde, puis le Huff’, suivi par Libé et Le Figaro, plus rarement Le Monde diplo… Rapidement, la lassitude gagna. Et aussi beaucoup d’agacement. Je panachai alors avec un peu d’actualité de l’Académie française (très distrayante rubrique Dire, ne pas dire), mais le remède ne fut pas suffisant. La gangrène progressait : il fallut trancher.

L’orthographe aléatoire – parfois même la syntaxe – les interminables commentaires des lecteurs dont il est convenu à présent qu’ils s’ajoutent en colophon aux articles, la retranscription des déclarations creuses, manichéennes et démagogiques, la vulgarité devenue actualité, la récurrence des anglicismes, la récurrence des sujets abordés avec la conviction de la certitude… Tout cela, pour se mettre en ordre de bataille le matin, tout cela m’énervait prodigieusement, et bien davantage que le litre et demi de café indispensable à la manœuvre vers la salle-de-bain.

Ce long prologue pour préciser en partie comment j’en vins à une définitive fidélité matutinale à Gallica. Oui, Gallica, bibliothèque numérique française de la Bibliothèque nationale de France, est mon journal du matin. Non pas un biais pour retomber platement sur les nouvelles du jour. Tel saint Antoine ou saint Jérôme, je m’en passe désormais fort bien (tiens, ça me fait penser que je me replongerais volontiers dans La Légende dorée). Je ne choisis que de l’avant-guerre (avant la Seconde). A cela plusieurs raisons. Aspiration d’esthète (assumé) d’abord : belles et lisibles mises en page du Figaro, de L’Aurore, de L’illustration ou du Gaulois, typographie suffisamment épaisse donc confortable et « habitée » (à la différence de l’Arial pléthorique d’internet), iconographie soignée, parfois publicitaire. Aspiration de lecteur, bien entendu, car il est agréable de trouver au hasard des pages numérisées un éditorial de François Mauriac, un article de Paul Claudel ou une tribune de Jules Vallès. Instructifs, les programmes radiophoniques et cinématographiques. Plutôt voluptueux aussi le roman ou le reportage en feuilleton, par exemple celui de Richard Halliburton au sujet de la fin des Romanov dans les pages estivales du Figaro de 1935. Très distrayant, le carnet mondain avec les déplacements des personnalités aux « noms en trombone à coulisse » (dixit Boris Vian) : on y trouve souvent les reliques de La Recherche, parfois même plus fripées encore, des scories du Second Empire. Plaisir enfin de trouver l’évocation de grands événements culturels, pas toujours bien reçus à l’époque (célébrations diverses, expositions universelles, etc.).

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Le Figaro, 31 juillet 1935, p. 6.

Non des moindres enchantements de la lecture du journal grâce à Gallica, l’idée que je retrouve ce que lisaient peut-être mes arrières-grands-parents à Metz, l’ambiance dans laquelle baignaient, sans trop y prêter garde, mes grands-parents, concentrés sur leurs études (et certainement aussi sur ce film que tournaient Marlene Dietrich et Gary Cooper). En ont-ils eu connaissance de ces articles des Affaires étrangères à l’aune des Cahiers diplomatiques ? Les ont-ils regardés ces clichés de la Coupe Davis ? Je le suppose et je suis content de percevoir le matin l’atmosphère qui les environnaient.

Ce qui, aussi, me conduit invariablement à un constat prosaïque. L’actualité politique dénichée par ce piochage un peu aléatoire me convainc finalement de ce que l’invention de l’eau tiède est une  répétition vaguement systématique. Une caractéristique inhérente à notre condition humaine, sans doute. Les articles recensant les échanges diplomatiques au sujet de telle ou telle frontière, telle ou telle politique économique, me laissent songeur. Je quitte mon logis avec à l’esprit la dense actualité politique internationale : très inquiétante à cette époque, mais puisque j’en connais la fin…

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2 réflexions sur “Gallica, mon journal le matin.

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