Home

Une chronique duale ne s’imposait sans doute pas pour ces deux ouvrages, différents dans leur temporalité et leur destination. Différents également par la méthode. Pourtant, la rencontre du Journal de Hélène Berr et des Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld n’est pas hors de propos. L’idée de les aborder en un même panorama n’est pas de moi, d’ailleurs ; je l’avoue humblement et rends à César ce qui lui appartient. Quoique je ne saurais dire le nom de mon conseilleur qui m’aborda, il y a plusieurs mois, tandis que je récupérais des billets de 10 euros à l’automate de la LCL rue Lafayette.
L’homme a priori SDF me proposa de but en blanc un conseil de lecture pour 50 centimes, deux pour 1 euro. Pas de pot : en dehors de mes billets de 10 (que je craignais de devoir céder ex subito), je n’avais qu’une pièce de 50 centimes. Et, pris un peu au dépourvu, j’ai pensé que, quand même, 10 euros, ce serait certainement un peu cher payé pour ce qui ressemblait à une plaisanterie. Je lui tendis ma pièce en m’excusant de n’avoir pas davantage sur moi (comme quoi, le manque de bonne foi…), à quoi le gars me dit : « ok, pas grave, je vais vous donner deux conseils de lecture [ndr : plutôt conciliant, le gars] : d’abord Hélène Berr, le Journal. Et puis les Mémoires des Klarsfeld. Ça vient de paraître, les Mémoires des Klarsfeld ».
Je regarde le bonhomme qui n’a pas trop le look yiddish (oui, moi aussi j’ai de gros préjugés).
« Vous vous souviendrez, hein ? Hélène Berr, le Journal et les Mémoires de Beate et Serge Klarsfeld. Vous vous en rappellerez ?
– Oui, que je dis.
– Répétez pour voir, qu’y me reprend.
– Hélène Berr, le Journal et les Mémoires des Klarsfeld.
– Bien ».
Si j’ai bien fini par acheter l’un et l’autre livre, tardivement certes, cette rencontre, ce dialogue m’ont longtemps et longuement occupé, loin d’être enfouis par mon taquin surmoi. Le conseil valait franchement bien, bien davantage que cette pièce de 50 centimes. Je regrette n’avoir même pas songé à demander son nom à ce monsieur qui a défendu ces deux livres avec un talent manifeste et un remarquable professionnalisme, digne des bons libraires et bibliothécaires.
Le Journal de Hélène Berr et les Mémoires des Klarsfeld se prêtent simplement à la lecture croisée Quand Hélène Berr, à partir de 1942, rédige son Journal destiné uniquement à son amoureux (pour  »après »), elle a vingt ans. D’étudiante et par le fait des lois fixant le statut des Juifs, elle est passée à la catégorie approximative d’assistante sociale à l’UGIF, à Paris et à Drancy. A cette époque, Beate et Serge sont de tout jeunes enfants.
Leurs Mémoires à eux, les Klarsfeld, racontent selon leurs parcours individuel et commun, chacun selon son point de vue, les combats menés contre les crimes de l’omission. Aussi infatigablement que Mademoiselle Berr venait en aide à ceux qui la requéraient.
Tous trois témoignaient d’une aptitude singulière à l’observation, une implacable acuité, une pénétration rigoureuse sans état d’âme. A la résignation, ils préfèrent la vérité, à l’évitement, la confrontation. Ce ne sont pas tant des esprits arithmétiques que francs. L’acte n’apparaît pas comme raison d’être, sorte de réclame bon marché pour prétentieux, mais comme l’étape inéluctable. Ce n’est pas la révolte qui anime mais la justice.
Tous trois ont également en partage l’aveugle courage de porter secours là où le destin les place. Les atermoiements ne sont pas de mise sur leur continent : la parole n’est pas faite pour être égarée, elle avance, elle marche d’un bon pas jusqu’à finalement être entendue, jusqu’à ce que ressurgisse le vrai.
Chez Hélène Berr, on trouvera des réflexions, des analyses, des rumeurs confirmées démontrant, si besoin était encore qu’en 1942 l’administration – l’administration française – ne pouvait ignorer où partaient les trains. Le déni n’aura servi qu’à quelques hauts fonctionnaires, à continuer l’existence de patachon oriental et décérébré.
Ces éléments confèrent au travail des Klarsfeld une sonorité triste et singulière, eux qui cinquante années durant ont cherché à confondre les nazis qui commirent leurs crimes en France, des personnages dont l’audace fut de faire accroire leur ignorance au monde et – comble du comble – le monde les crut.
En 2016, qui se souvient qu’en 1968 Beate Klarsfeld gifla le chancelier Kiesinger puis provoqua son échec aux élections ? On ne conçoit peut-être plus, ce me semble du moins, tout ce que notre conscience collective européenne doit aux Klarsfeld, tout ce qui a consolidé notre honneur commun. Se rappelle-t-on qu’un politicien allemand, ancien nazi de haute volée fut à deux doigts de devenir commissaire européen, ministre des Affaires étrangères en Allemagne ? Nous souvenons-nous de la camarilla des gros bonnets du IIIe Reich qui continua à s’entraider jusqu’au milieu des années 1980 – lesquels pour obtenir des prébendes, lesquels autres pour échapper au procès ?
Berr ou Klarsfeld, même combat en somme. Dire que le danger davantage l’une serait une erreur grossière ; si Hélène Berr œuvre au risque d’être arrêtée et déportée (ce qui adviendra), Beate et Serge Klarsfeld manifestent, souvent seuls, dans la Pologne soviétisée où guette la prison, en Argentine et au Chili où s’organise la suppression des opposants, au Liban, en Syrie… Ce dernier pays qui nous intéresse tant aujourd’hui avec à sa tête le clan des El Assad, dont l’accession au pouvoir a bénéficié du concours efficace de Aloïs Brunner. Voilà peut-être aussi en quoi la tragédie qui continue de courir en 2016 n’est pas si éloignée (ni idéologiquement ni chronologiquement) de la dernière guerre mondiale.
Le sens de ces textes – au-delà de leur grande valeur historique et même littéraire (il faut reconnaître à la vie des Klarsfeld une dominante romanesque exceptionnelle) – loin de sanctuariser la mémoire s’avère d’abord l’édification. Édification morale, édification humaine par la désignation du courage, son évidence, sa nécessité pour être.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s