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Si Bismarck n’avait pas été, le monde en eut-il été différent ? Les assassins du vingtième siècle, la déferlante de terreur allemande qui s’exprima dès décembre 1918 et janvier 1919 avec les premières répressions politiques puis les crimes de l’organisation Consul ne furent-ils pas d’abord et avant tout des héritiers ? Des héritiers de Bismarck ? L’ère techniciste, capitaliste et militaire voulue par Bismarck façonna de son prussianisme les générations-chair à canon, qui se sont docilement évaporées dans la politique et la guerre. Cette période doit-elle être pour autant classée parmi les curiosités monstrueuses, les anomalies abjectes de l’Histoire occidentale ? L’œuvre de Bismarck et des Hohenzollern a-t-elle échappé à ses concepteurs comme un Golem qui, après avoir dévoré l’univers, se dévore enfin lui-même ?

JunkerParue aux éditions Cambourakis, la bande-dessinée Junker de Simon Spruyt apporte un éclairage fascinant, très documenté et remarquable sur cette parenthèse anti-traditionnelle qu’imposa la Prusse à l’Allemagne. Plutôt étau que parenthèse d’ailleurs. Le niveau micro-historique d’une famille de junkers, ces hobereaux prussiens féaux sujets du roi et empereur, donne une perspective glaçante sur la déstructuration sociale qu’instillent ensemble l’écrasant modernisme, le colonialisme va-t-en-guerre, la caste, le plaisir de la parade.
Tout en lavis gris et bleus, imaginé peut-être comme un cinématographe d’anciennes photographies, la famille von Schlitt déroule son récit : deux jeunes fils, Oswald et Ludwig, tous deux cadets à l’école militaire royale, une mère tuberculeuse et hautaine, logée dans un sanatorium suisse, un père amputé d’une jambe à la guerre de 70. Rien que de très banal en somme qui mène humblement, servilement aux tranchées de 14-18. Seuls les visages des personnages principaux sont dotés de traits ; les « autres », l’humanité n’ont droit qu’a un vague cercle blanc sur lequel un sourire est amarré.
Mais on s’attache surtout aux pas du plus jeune des deux garçons, Ludwig, qui découvre, en entrant à l’école, l’apprentissage militaire réservé à ces « fils de », fils de blessés ou de tués à la guerre, la précédente notamment, celle de 1870-71 contre les Français. Fascination ensuite pour une mitrailleuse dont il devient fin connaisseur, objet d’art aux yeux du cadet aux talents de tireur. Et puis, plus tard, l’honneur d’une visite royale…

Virtuosité du dessin, délicatesse du récit, soin de l’édition,… Cette bande-dessinée est un cours sensible d’histoire qui se distingue par sa mesure et sa rigueur. Un écho nécessaire, par exemple, à deux tétralogies, celle de Wagner, celle de Döblin.

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