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En 1890, Charpentier, le célèbre éditeur entre autres des naturalistes, publiait un roman de Octave Mirbeau sensiblement autobiographique, Sébastien Roch. Troisième roman du journaliste – critique d’art qui jouissait alors déjà à quarante-deux ans d’une enviable renommée, cette œuvre chef-d’œuvre démasquait certains tabous au nez et à la barbe d’un monde Belle Époque engoncé dans son savoir-vivre passablement hypocrite : l’éducation délaissée des filles, le bourgeoisisme, les accointances entre les partis royalistes et l’Église, accointances fort opportunément sous-estimées par des bonapartistes bon teint, le militarisme et puis, au cœur de ce livre, les viols commis sur des adolescents par des prêtres dans les institutions religieuses (sujet qui fait immanquablement résonance avec les scandales à répétition dont l’Église catholique est toujours le théâtre).

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Première de couverture du Sébastien Roch réédité en 1922 par les éditions Fasquelle.

C’est nourri de son expérience personnelle en collège que Octave Mirbeau raconte la vie brève d’un alter ego au double nom de martyr, Sébastien Roch : conjonction de deux Saints, l’un percé de flèches, l’autre pestiféré. Une façon pré-freudienne d’introduire le sujet épouvantable du viol, un rébus qui résume en quelque sorte le récit.
Sébastien Roch est le fils d’un quincailler d’une bourgade de l’Orne, Pervenchères. Où la vie s’écoule dans les années 1860 sans conscience jusqu’à ce que les sirènes de l’aristocratie chantonnent à l’oreille de son père dont les insatiables appétits de grandeurs trouvent une brève satisfaction à l’idée d’envoyer l’enfant au collège des Jésuites à Vannes. D’un gamin dont l’auteur donne d’abord l’allure d’un presque imbécile, les angoisses façonnent un être gauche et malheureux, incapable d’attention et quêtant, quoique sans grand espoir, la sympathie. Parmi les fils à particule(s), il se trouve néanmoins un autre enfant un peu comme lui, non pas un rejeton de la haute, mais le fils d’un médecin de campagne, là lui aussi – sans doute – pour matérialiser les mêmes petits rêves paternels d’élévation. Rejeté par des camarades bêcheurs, ignorant le cérémonial de ce cénacle, Sébastien Roch est une proie facile, avide de compagnie à l’âge des premières amours, esseulé qu’il est, soupçonneux à l’évocation d’un Dieu qu’on lui vend comme une figure terrible de colère et d’animadversion. Séduit par les premières protestations d’amitié après quatre années de collège, c’est entre les mains du père de Kern qu’il échoue donc, mains perverses qui broient finalement cette petite vie comme tant d’autres avant et après. Ensuite, l’enchaînement suit sa logique implacable : fausse accusation portée contre l’enfant, renvoi du collège et léthargie à Pervenchères de nouveau. Où il est poursuivi des assiduités, des femmes cette fois-ci, mûres ou jeune puisqu’il y a ce chaste béguin de toujours dont il est accaparé. Et l’incapacité, l’impossibilité à faire, à aimer, à choisir, à enjamber les ruines de lui-même.Que la guerre de 1870, enfin, plus tard encore, effacera pour les siècles des siècles.
Le roman est balancé d’un rythme tantôt narratif jusqu’au renvoi du collège, comme pour évoquer une personnalité sans libre-arbitre et qui ne peut pas même se dire, tantôt biographique au retour à Pervenchères  où, avec l’entrée du « je », il couche sur les pages d’un journal intime l’histoire des jours. Jusqu’à la guerre, l’incorporation et la mort.
Les morts de Sébastien Roch, elles auront été multiples, avant celle, physiologique, récoltée sur le champ de bataille, elles avouent l’immense monstruosité d’un viol : Sébastien Roch meurt à l’enfance, meurt à la connaissance, meurt à la petite société de Pervenchères, meurt à l’amour, au désir, meurt à la confiance et à l’amitié.
En négatif cependant, Sébastien Roch est un hymne rousseauiste à la simplicité de l’existence, à l’émerveillement que suscite la nature, seule véritable consolatrices aux jours qui passent. Au côté du rugissant réquisitoire que lançait Octave Mirbeau ici, c’est un peu ce secourable paysage de l’univers – une once de libre solitude – que nous retiendrons en 2017, à l’heure de la commémoration du centième anniversaire de sa disparition.

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2 réflexions sur “Vie et morts de Sébastien Roch

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