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La fascination pousse à faire bien des sottises. Acheter le Saint Salopard de Barbara Israël qu’a publié Flammarion en 2017 en était une, de sottise. C’est que l’auteur – Maurice Sachs – m’intrigue, si ce n’est me séduit. Nous partageons beaucoup, Sachs et moi – le courage et le talent en moins de mon côté, cela va sans dire. Les œuvres de lui que j’ai lues – les Chroniques joyeuses et scandaleuses, Le Sabbat que j’ai évoqué dans ces pages par le passé – ces œuvres comptent parmi mes plus intenses rencontres littéraires. Aussi, quand le bandeau bruni de Flammarion a titillé mon regard avec le portrait de l’homme, je n’ai pas résisté. Le chapeau mou de biais sur le crâne, un regard sombre, la lippe forcément charnue : le parfait outil commercial. Pourtant ma libraire préférée n’avait l’ouvrage qu’en un seul exemplaire : ce petit détail aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Les choix de ma libraire sont très sûrs et rarement elle met en exergue des livres qui mériteraient à peine de passer à la trappe.

1507-1Le titre, également, aurait dû me rendre plus prudent. Saint Salopard, comme c’est facile, racoleur, simpliste. Mais les ouvrages sur Maurice Sachs destinés au grand public sont si peu courants. Et celui-là, pour ainsi dire, sortait des presses. A ma décharge, j’ai fait confiance à l’éditeur.
Barbara Israël a construit sur le modèle de la correspondance d’outre-tombe et, tenant tour à tour la plume, s’écrivent et se répondent Sachs lui-même, sa mère, Violette Leduc, Gide, Cocteau, Gabrielle Chanel, Max Jacob, Marcel Jouhandeau et Julien Green auquel il revient de conclure. Tout ce monde mort depuis belle lurette mais qui continue à s’invectiver à peu près par courrier postal interposé. Ridicule.
Le principe, en soi, eut pu être intelligent. Exercice de caricature stylistique singulièrement difficile mais brillant pour peu que le caricaturiste se prête à cette gymnastique de haute volée. Et d’abord dans le style… Autant dire ici sans barguigner qu’il faut se tordre le cervelet pour déceler de vagues et vaines tentatives d’imitation d’ailleurs parfaitement inabouties. C’est que Barbara Israël s’écoute sans doute plus elle-même que ceux auxquels elle veut donner la parole. Une part du problème est là : ayant son idée de « l’affaire Maurice Sachs », l’auteure attribue aux uns et aux autres des postures, des arguments, des formules aux antipodes manifestes de leur nature. Les illustres deviennent personnages, malléables et sans consistance, dont la raison d’être se circonscrit à définir l’essence de Maurice Sachs. Ce qui est s’intéresser assez peu aux caractères et aux sensibilités des uns comme des autres qui se débrouillaient jusqu’alors fort bien sans Madame Israël. Qui elle paraît déterminée à faire accepter au chausse-pied, au maillet ou à coups de pelle dans la vérité des belles-lettres un Maurice Sachs pourri jusqu’à la moelle, victime de lui-même, de l’atavisme comme de ses fréquentations lumineuses toutes plus égocentriques les unes que les autres.
Le désastre ne s’arrête malheureusement pas là et il a fallu qu’à cet axiome l’auteure adjoigne une écriture lourde de poncifs et d’avis à l’emporte-pièce, des « petites phrases » qui font honte, par exemple : « […] il aimait trop la vie parce qu’il ne l’aimait pas, était gai et intempérant parce qu’il était triste » (p. 176) ou encore, deux pages plus haut, : « J’ai trouvé le courage de faire un geste, comme on jette une bouteille à la mer, à la mère » (p.174). Lamentable…
L’éternité ne serait pas elle si le dialogue des âmes se restreignait à des remémorations légèrement teintée d’ironie, des reproches troqués par lettre comme d’incompréhensibles vengeances qu’elles sont. Le néant a certainement droit à plus d’égards, la mort est loin au-delà de ces mots.
Si je prends le temps aujourd’hui de dire tout le mal que je pense de cet ouvrage, c’est que l’image de Maurice Sachs m’est suffisamment chère, en dépit des crimes dont l’individu s’est rendu coupable, pour être convaincu qu’il mérite un autre procès littéraire, impartial celui-là, rendant grâce à une œuvre qui ne souffre pas, elle, de médiocrité. Oui, il y a du wagnérien en Maurice Sachs. Et alors ?

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Une réflexion sur “Maurice Sachs massacré

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