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Ce n’est pas peu dire que le jury du Goncourt a créé la surprise, le 6 novembre dernier, en récompensant L’ordre du jour, œuvre non fictionnelle, plus essai que roman, signé par Eric Vuillard et publié aux éditions Actes Sud.
En effet, l’attentif témoin des prix littéraires escompte – par esprit de contradiction autant que par un classicisme affecté – que LE Goncourt distingue un poids lourd (au sens physique, au moins 500 pages d’une typographie minuscule et de circonvolutions veloutées) de la fiction. Si possible, l’œuvre aura ad minorem provoqué un scandale sinon un débat passionné : entre anciens et modernes, entre réactionnaires et libéraux, entre pudibonds et pervers, enfin entre tous les clans absurdement distincts. C’est probablement que le souvenir de A l’ombre des jeunes filles en fleurs plane encore au-dessus du crâne du dit témoin attentif.
Lequel a quand même la mémoire qui flanche, car le jury a déjà récompensé l’écriture de l’histoire contemporaine ; il n’est besoin que de rappeler à titre d’exemple le couronnement de Henri Barbusse en 1916 avec Le feu. Ainsi, à cette aune, le choix de L’ordre du jour s’apparente-t-il davantage à un retour aux sources qu’à une novation radicale.
Conte du vrai historique, l’opus de Vuillard s’ouvre, non sans théâtralité d’ailleurs, sous les ors ternis de l’empire que la République de Weimar a à peine estompés. L’escalier monumental d’un palais berlinois – évocation de l’échelle de Jacob ? – que gravissent les grands patrons allemands. Des noms d’usine : Opel, IG Farben, Siemens, Krupp… Une discrète réunion présidée par Adolf Hitler et Hermann Goering eux-mêmes, pour préparer les élections législatives. C’est-à-dire lever des fonds. Les grands noms ne se font pas longuement priés, sachant, premièrement, qu’il vaut toujours mieux se trouver du bon côté de la matraque, deuxièmement qu’ils trouveront bien à se rembourser tôt ou tard, troisièmement qu’ils existeront toujours quand le régime aura lui fléchi.
Pour les raconter en une phrase, nous dirons que les pages intenses et brèves de L’ordre du jour renouent une cause à sa conséquence – à l’une de ses conséquences – le soutien consenti par le monde industriel au national-socialisme pour la prise de pouvoir en 1933 et, cinq ans plus tard, l’annexion de l’Autriche.
Au-delà de l’affligeante débâcle morale des puissants à cette heure-là (débâcle qui semble un puits sans fond tant les monstruosités se multiplient) que décrit Vuillard, se pose évidemment la question de notre heure à nous. Simple effet-miroir reflétant les grands actionnariats d’aujourd’hui, les cosmiques patronats modernes : en d’autres termes, ceux qui disposent non pas tant de la question que des outils pour faire le bien ou le mal. Idem pour les États (comme la Pologne, l’Autriche, les États-Unis) dont la dérive ces derniers mois excite d’angoissantes références.
Eric Vuillard se garde bien de donner un quelconque point de vue sur l’actualité, ce n’est pas son propos et le lecteur est libre de saisir ou de repousser les éventuelles allusions. Sa mission à lui a été de rappeler comment l’innommable se consomme. Elle a été servie par une écriture nette, sans fioriture, incisive qui ne s’embarrasse d’aucun détour, prouvant que la parcimonie peut-être même une certaine avarice de mots sonne parfaitement juste.

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