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Qu’ont en commun les froids matins sur le pont Mirabeau (on ne saurait plus dire quand ils reviennent), les criées aux Halles (elles n’existent plus davantage que l’œuvre de Baltard qui les hébergea), la solitude de la rue des Cascades (plus si seule depuis longtemps), la modeste jovialité de Saint-Pierre-de-Montrouge (une grande chaussette de résille en masque le clocher qui menace de s’effriter) ? Rien, en apparence comme en réalité. Sinon, évidemment, ces peuples qui sourdent des Innocents aux Catacombes, de Montmartre au Père Lachaise et jusqu’au petit Calvaire qui atteint Montparnasse par Saint-Vincent. Ces peuples que les temps ne changent guère, ces peuples qui se jalousent, s’invectivent, se dévorent, s’admirent et s’amourachent pour, enfin, se mourir.
Car l’éternité de Paris ne tient qu’en la curieuse espèce que deviennent ses habitants – on ne naît jamais Parisien, on l’advient. Est-ce la chaussée suintante, la poussière charbonneuse, la crasse stratifiée de millénaires mangeailles que Le Ventre de Paris accuse ? Sont-ce les joies petites à un sou, les vols à l’étalage, les champs des Fortif’, les escaliers étroits qui montent en flèche jusqu’au sixième sous les combles tels que les raconte Le tout sur le tout ? Ou bien seraient-ce toutes ensembles la percée de la rue Pierre Lescot, la perspective vers le Sacré-Cœur assis sur Notre-Dame-de-Lorette depuis la rue Laffitte, la ligne longue de l’avenue d’Orléans ? Ou encore ces noms incantatoires des Batignolles, de la Croix-Nivert, de Portefoin, du Moulin de la Vierge…
Deux jambes ne suffiront jamais à tout voir de Paris, à tout happer. Les livres eux le peuvent, en s’y mettant à plusieurs, un peu à marche forcée sur des décennies kilométriques. C’est pourquoi on devrait toujours lire au moins deux livres à la fois, sinon trois. Le hasard des lectures duales révèle des prismes soudain éclairés d’une clarté fortuite, exacerbe les tracés, creuse les artifices, noircit les contrastes. De bénéfiques anachronismes colorent la casquette d’une môme, arrondissent les accords d’une complainte.
Comme par le mariage de Émile Zola et de Henri Calet, l’un doté de son imposant Ventre de Paris l’autre d’un sonnant et définitif Tout sur le tout. C’est un mariage heureux, peut-être parce qu’on forme rarement de couple aussi dissemblable.
D’abord, l’un ne s’intéresse qu’à l’estomac sordide et frétillant de la capitale, là où tout bourdonne et se bouscule, tandis que l’autre se complaît aux marges, dans le 20e arrondissement – Belleville et Ménilmontant – dans le 17e – les Batignolles et Wagram – et puis surtout dans le 14e. Surtout le 14e chez Calet, car il y est né après un passage en prison in utero, qu’il en est devenu le citoyen ordinaire et passionné, partant et revenant, sanglé à ce Saint-Pierre-de-Montrouge qui est plus de la banlieue que de la cité.

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Nini Casque d’or

Ensuite, si l’on parle des femmes, on ne parle pas des mêmes. Ici ce sont les plantureuses commerçantes, charcutière comme poissonnière ou alors les sèches vieilles femmes d’esprit tout aussi sec, là-bas ce sont les Nini Casque d’or, les dis-gracieuses beautés, les femmes de peu. A droite, les honnêtes gens. A gauche, les prolétaires.
Deux espaces de Paris qui se frôlent, dont les doigts s’entrelacent parfois, qui s’abouchent, qui se collent mais discrètement, mais à la dérobée. On est de tel ou tel lieu. Et l’on ne copine pas. « Quels gredins que les honnêtes gens » dira Claude Lantier pour tirer le rideau sur la panse mastodontesque des Rougon-Maquart. Comme si la bourgeoisie commerçante, celle des premiers arrondissements, ne pouvait être que vile, donnant ainsi raison à l’opinion, celle qui distingue dans ses entrailles le bon grain de l’ivraie.
Alors le bon grain, celui qui pousse non loin des boulevards des maréchaux ? Celui lancé aux quatre vents qui fondent sur les portes, porte de Montreuil, porte de Vincennes, porte de Champerret, porte d’Orléans ? Il faut suivre la course de Calet, d’un quartier à l’autre, observer les rues pauvres avec leurs immeubles de brique – la rue de l’Eure par exemple – la foule enracinée de ce quatorzième arrondissement qui s’estompe et s’efface dans le temps à l’instar des dessins à la craie sur le bitume, de jolies jambes entr’aperçues par l’ouverture d’une fenêtre.

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Vieux Paris à l’Exposition universelle de 1900.

Là où Zola lève les yeux, car le ciel n’est jamais loin pour lui, Calet en revanche baisse le front. C’est que l’enfer lui est promis. Là où Zola s’arrête, contemple, étudie, Calet galope, s’acharne, fuit. Question de personnalité. Paris a des apprêts différents selon qui la flatte, selon qui la poursuit.
D’ailleurs pour suivre le poursuivant, celui qui va si vite, cet Henri Calet, il faut aller d’un bon pas. D’un bon pas qui malgré soi charrie les ombres innombrables : « Paris à la marche, Paris par les pieds, Paris sous les semelles. A chaque foulée, où que l’on aille, on fait lever une poussière de souvenirs sur ces trottoirs que l’on a usés » (Le tout sur le tout, chap. XLVI, éd. Gallimard, coll. L’imaginaire, 2016, p. 219).

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