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Correspondance ichtyoïde par temps de canicule qui m’est apparue tandis que je fantasmais des noms de maison d’édition. Cela ne m’est néanmoins pas venu par hasard. La disparition de la collection Bibliothèques que défendaient les éditions du Cercle de la Librairie a été un peu la chute d’un des panneaux du triptyques médiatique dont profitait jusqu’alors la profession. Aussi, je rêvassais à cette idée de mettre sur pied une nouvelle maison.
Il me manquait cependant l’essentiel, outre les capitaux et quelques titres au catalogue : un nom ! Un nom qui dise, plus ou moins explicitement, qu’il serait question de bibliothèques, de bibliothécaires et d’usagers. Un nom qui ne soit pas ringard – ni, bien sûr, « prise de tête ». Un nom qui soit contemporain avec une once de componction cardinalice. Sérieux mais fashion.
Mon cerveau carburait à plein régime tandis que la température m’appelait, elle, vers un horizon procrastinateur de rhum-ananas absorbé sur mon balcon. Tiraillé de la sorte, rien ne me venait. La page blanche. Pas une trace d’inspiration. Nada. Le saint patron des éditeurs – saint Jean Bosco en l’occurrence – se gardait bien de me susurrer le coup de génie qui aurait fait de moi le nouveau Gallimard de la rive gauche.
Je pris alors mon courage à deux mains en me propulsant hors de mon fauteuil pour atteindre l’étagère d’où je tirai le dernier des six volumes de l’encyclopédie Larousse (1927-1933) et feuilletai en commençant par la fin.

« Vacarme », tiens, pas mal mais littéraire et probablement un soupçon d’orientation politique. Marqué. Titre d’une revue, par ailleurs.
« Ustensile » ? Joli mais trop proche de la Boîte à outils des Presses de l’enssib, idée déjà prise donc. Et puis, un lecteur aurait attendu sous doute plutôt la recette du Cheverny que celle du bon encadrement en bibliothèque rurale de zone côtière.
« Télégraphe », alors ? Oui, pas mal non plus, symbole de l’instrument et de la communication, terme classieux et sobre, un brin vieille France. Oui, pourquoi pas, les « éditions du télégraphe » ? Speculum mundi du numérique ? Trop mécaniste peut-être.
« Tourelle » pour les « éditions de la tourelle » ? Non, trop fortin militaire, sur la défensive ou comptine « Malbrough s’en va-t-en guerre ».
« Thébaïde » pour les « éditions de la thébaïde » ? Déjà pris, depuis longtemps. De toute façon, trop éthéré pour des éditions professionnelles.
Toujours dans les T : « troglodyte » pour les « éditions troglodytes » ? Trop primitif, jusqu’à sentir le renfermé.
« Travesti » pour les « éditions du travesti » (dans le sens de costume). Un clin d’oeil à une brève tentative menée voici douze ans par l’extraordinaire Brünhilde Wagner : Le dindon travesti (que cette volaille repose en paix…). Sans doute un peu surfait. Ça ne sonnait pas juste.

Je partis me rasseoir comme je m’étais levé, gros Jean comme devant. Non : il fallait que je me résolve à la conclusion fournie par le néant. Pourtant, le souvenir du dindon me titillait. Il y avait probablement à creuser parmi un bestiaire mental pour que sourde un nom évocateur. Ce fut à ce moment-ci, très précisément, que je me souvins du cœlacanthe, celui que j’avais découvert, tout minot, en visitant les galeries du Muséum d’histoire naturelle à Strasbourg – fort poussiéreux à l’époque. Le cœlacanthe dont j’avais fait la connaissance baignait probablement depuis des lustres dans un bain de formol et faisait plutôt pitié dans cette statique position qui ressemblait à tout sauf à la nage dans les eaux profondes auxquelles il avait été habitué.

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Ce drôle de trophée m’avait cependant fait forte impression : c’était, m’expliqua brièvement ma grand’mère, le plus vieux poisson du monde encore bien vivant dans des abysses insondables et ses semblables existaient déjà au temps des dinosaures… C’était, certainement, une explication un peu vague mais ô combien propre à frapper un jeune esprit. Et voilà que cette relique – je parle du cœlacanthe et non de ma grand’mère, cela va de soi, un peu de tenue je vous prie – tirée d’un temps incommensurable se tenait là en presque bonne forme. Les yeux vides et les écailles ternes, je n’en disconviens pas.

A l’échappée de ce souvenir, le digne poisson libre et secret – incarnation-surprise qui s’est imposée à moi, aux antipodes des graffitis d’ictus ornant les catacombes romaines – s’était enveloppé de la tunique professionnelle. Oui, me dis-je, hors de ce liquide épais, sillonnant les tréfonds, le cœlacanthe parle bien du métier des bibliothèques. C’est un animal bonhomme et qui ne guinche pas comme d’autres, futiles – le poisson-clown en tête ! Traversant les ères comme une simple promenade de santé, le cœlacanthe était là avant et sera là après… N’est-ce pas l’essence du métier ? Avant l’écriture, l’Homme inventait, racontait ses théogonies. Il a toujours fallu réciter, invoquer, mémoriser, hériter, comptabiliser. Et, d’ici peu de décennies sans doute, quand il ne restera qu’un individu – celui-là pour passer le temps rassemblera ses souvenirs, se racontera des histoires, posera un œil critique sur ses savoirs et mesurera son ignorance. Le cœlacanthe, comme la bibliothèque, est gravé dans les gènes de l’Humanité.

D’ « éditions du cœlacanthe » point, toutefois – le nom est, lui aussi, déjà retenu et le coût écologique d’une pareille aventure serait certainement lamentable. Mais le cœlacanthe, lui, dessine le point de départ d’un bestiaire abécédaire du bibliothécaire.

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