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De lui, on connaît, parfois sans le savoir, une image radicale qui a fait le tour du globe : celle d’un homme – lui-même, David Wojnarowicz – aux lèvres grêlées d’œillets métallique et cousues, image reprise désormais à toutes les sauces de la diffusion numérique contemporaine, image-icône malmenée dans sa signification et sa vocation, image d’exposition détournée de son primitif message. Comme sait le faire si habilement le capitalisme : le réemploi de la contestation à des fins publicitaires. Ainsi, tout récemment, a-t-elle été remastérisée cette fois-ci par la « Madone » en personne, chanteuse américaine indémodable, héraut de toutes les nobles causes…

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A gauche, David Wojnarowicz en 1989, à droite Madonna en couverture de son dernier album, en 2019, soit trente plus tard.

 

Lorsque cet artiste polymorphe entreprend de coudre ses lèvres, sans doute ne s’attend-t-il pas à ce que sa dénonciation de l’hypocrisie reaganienne soit à ce point galvaudée. A moins que, connaissant la mécanique de ce rouleau-compresseur qu’étaient (et demeurent) les États-Unis d’Amérique, il ait entr’aperçu l’immanquable absorption de toute forme de contestation par le sacro-saint marketing.
Son livre largement sinon exclusivement autobiographique, Au bord du gouffre, publié en 2004 aux éditions Le serpent à plumes dans la remarquable traduction de Laurence Viallet, est à la fois un récit superbe sur le New-York des années 80, la marginalité extrême des homosexuels abandonnés au SIDA par des politiciens et des Églises cyniques et un essai historique permettant de comprendre l’incommensurable violence qui, dans la droite ligne de la guerre au Viêt Nam, déborda de l’Amérique vers le monde entier. En ce sens, il peut s’avérer précieux de compléter la lecture de Au bord du gouffre par celle de Sodoma de Frédéric Martel, le second confirmant sans ambage la précognition du premier.
Suivre David Wojnarowicz aux pages de ce livre, c’est s’autoriser une virée scénographiée d’un New-York éteint, celui d’Andy Warhol et de sa Factory bien sûr, parmi les dealers à tous les coins de rue, la course au fric, les usines désaffectées où voisinent les shoots et les plans cul. Toute la Grosse Pomme, que l’on surplombe du haut de ses buildings, là où s’effilochent les circonvoluantes pollutions morales. On pénètre les hangars à l’abandon, tout au long du jour mal famés, en quête d’une ultime  escale dans les débris qui jonchent et barbouillent les surfaces. De la prime adolescence à l’âge adulte, c’est un regard en travelling posé sur le cercle des amitiés qui part en vrille, les overdoses, les agonies, les artifices des pseudo hommes-médecine.
David Wojnarowicz est un auteur sans tabou, qui clame par écrit autant qu’il se mure dans le silence photographique en cousant ses lèvres pour accuser les élites politiques et religieuses de leurs dénégations meurtrières.
Plus qu’une quelconque reconnaissance, cette œuvre réclame justice, la liberté d’arracher les oripeaux économiques qui pare toujours une discutable démocratie, de dénuder en somme l’insidieusement fameuse effigie du port. A l’instar d’un Hervé Guibert, d’un Alberto Velasco, d’un Guillaume Dustan, d’un Tony Kuschner, David Wojnarowicz est de toute évidence, par la variété de son art, l’un des plus fins observateurs – du côté de l’Occident – d’une époque annonciatrice de l’effondrement de l’URSS, fantasme de nostalgiques à la mémoire très courte, témoignage enfin du proverbe selon lequel parmi les décombres broussaillent parfois les plus belles roses.

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