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Très tôt, dès les premiers jours de la claustration contrainte, les bibliothécaires se sont interrogé.e.s sur la nécessite de maintenir une forme de service aux publics – en dépit de la dépossession des murs et des collections physiques des bibliothèques. Considérant que le lien aux usagers.ères pouvait être nourri y compris à distance et anticipant un confinement sur le temps long, les professionnel.le.s des bibliothèques ont été nombreux.ses à s’engager dans des voies non pas nouvelles – en général – mais différentes de la médiation pratiquée jusqu’alors.

La mise en œuvre a été à ce point prolifique qu’il sera sans doute nécessaire, le moment venu, d’en passer par plusieurs mémoires et analyses pour en écrire l’histoire et en démêler les imbrications et rebonds. Une vaste tâche qui s’annonce pour l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib) et l’Institut national d’études territoriales (Inet) et qui permettra de faire plancher les conservateurs stagiaires qu’intéresseront les stratégies de pilotage de projet documentaire en période de crise. L’Enssib, d’ailleurs, a innové de son côté en engageant dès le 3 avril 2020, sous l’impulsion de Raphaëlle Bats, un séminaire professionnel hebdomadaire en visioconférence intitulé #Bibliocovid19 autour de l’action des  bibliothèques en cette période – l’écriture de l’histoire dans l’espace des bibliothèques francophones alors même qu’elle se déroule, en quelque sorte. Le séminaire se poursuit à ce jour.

En France comme dans tous les pays du monde, l’univers professionnel des bibliothèques est ainsi marqué par des initiatives dont l’ambition est à la fois :

  • de continuer à donner accès aux collections et aux contenus – sous format numérique donc –
  • de continuer à faire émerger le rare, c’est-à-dire de permettre aux lecteurs et lectrices d’atteindre les documents les moins visibles, les plus « masqués » par les algorithmes et le marketing (nous pourrions évoquer le « poids » de Netflix et d’Amazon),
  • et de continuer à démontrer le caractère suprême de l’apprentissage et du savoir, transcendant de ce fait les obstacles intrinsèquement passagers du quotidien.
lecteur

Lecteur, circa 1946.

Le booktubing est particulièrement en vogue : recommandations de lecture, conférences filmées autour du patrimoine (pour les bibliothèques patrimoniales), lectures à voix haute, contes et petits spectacles, conseils de loisirs, « tutos » divers et variés… Les bibliothèques de Laval en Mayenne ont, par exemple, créé un site Internet baptisé La Confithèque où se retrouvent conseils de lecture, patrons de masques à réaliser soi-même, etc. De l’autre côté de l’Atlantique, dans la ville homonyme de Laval au Canada, se retrouvent de nombreuses « capsules », enregistrements vidéo réalisés par les bibliothécaires allant du spectacle de marionnettes aux fables de La Fontaine en rap.

Toutefois, aussi utile et sensée que soient ces approches, elles n’en demeurent pas moins fragiles – inévitablement – par le fait du filtre numérique. En vérité, les écrans pallient plutôt mal l’absence d’interlocuteur.rice en chair et en os. Ajoutons – quoique ce soit une évidence – que le déficit d’équipement numérique dans la population, la couverture incomplète de celle-ci sous l’angle du réseau, induisent un public de seconde zone ou, plus précisément, un non-public non par choix mais par relégation ; c’est là un second écueil et sans doute le principal pour une politique publique qui se veut fondamentalement généreuse.

D’autres propositions, menées en bibliothèque et qui méritent autant le qualificatif d’ « innovantes », témoignent d’une aptitude à réinventer – temporairement – le service public, à le mettre (pour reprendre une tournure militariste) sur le pied de guerre et accompagner celles et ceux qui se tiennent en première ligne de l’épidémie. En France, la Ville de Paris porte, avec l’animation de Cyrille Jaouan, professionnel du réseau, une démarche de réalisation en bibliothèques de masques et de visières de protection avec les imprimantes 3D disponibles dans certaines bibliothèques comme la bibliothèque Marguerite Duras dans le 20e arrondissement. #bibliosolidarité, #makervscovid, etc.  : les mots-dièse ont fleuri sur les réseaux sociaux pour identifier les actions développées avec cet objectif d’un service rendu non plus aux usagers.ères habituel.le.s mais à des structures support permettant le fonctionnement de la société. Mais cet exemple, par son caractère exceptionnel à tous points de vue, nous écarte sans doute un peu de la ligne de fond que nous tentons de tracer ici.

Toutes ces actions, ces initiatives, quelle qu’en soit la nature et la forme, interrogent l’avenir des bibliothèques. Ne serait-ce que sous l’angle de la survie des contenus créés pour ce qui concerne le booktubing – c’est-à-dire de leur usage après le temps de l’épidémie – il sera indispensable de se pencher collectivement, nationalement sur la manière de faire collection, en d’autres termes de refaire sens dans la multiplicité, d’appliquer une politique documentaire, véritable politique d’acquisition, afin de pouvoir faire vivre ces fonds et d’en garder la trace archivistique. Ce qui n’est pas un mince défi quand il est question de numérique.
La vie d’une collection en lecture publique porte rarement sur un fonds fermé ou clos ; il s’agira donc, dans ce temps de l’après, de poursuivre les démarches, parfois engagées à titre individuel et non stricto sensu institutionnel. Cela impliquera des priorisations différentes dans ce que l’on nomme poétiquement les « plans de charge » – c’est-à-dire les tâches à effectuer – et d’assurer la continuité des services nouveaux créés. Loin d’être une « erreur » de stratégie ou un enfer pavé de bonnes intentions, ces démarches auront, de toute évidence, l’immense bénéfice d’accroître le nombre d’actions destinées aux publics les plus jeunes (lectures de contes, ateliers, etc.) et de mieux maîtriser et faire connaître les ressources déjà disponibles dans les ensembles numériques (livres, musique et vidéo, fonds numérisés). Au moment de retrouver la fréquentation des usagers.ères, la bibliothèque de l’après sera peut-être une bibliothèque de l’avant – mais de l’avant-avant : un équipement trouvant davantage le chemin du contenu par la montée en compétences digitales.

Cela nécessitera des évolutions dans les fiches de poste et, par conséquent, les organigrammes, cheminement qui ne pourra aboutir que par un dialogue très étoffé et transparent au sein des équipes pour expliciter les orientations qui se dessinent, permettre l’organisation de la décision collective et de la participation de chacun.e aux priorités telles qu’elles se manifesteront dans le tour de table interne.
Dit autrement, l’une des vertus de ces actions conduites en période d’épidémie se manifestera dans la reconstitution des équipes, quand l’heure du retour sur les sites aura – enfin ! – sonné : l’opportunité de se projeter collectivement, d’échanger autour des projets qui ont été menés, sur la manière de continuer à les faire exister et de choisir – sur la base des savoir-faire et de l’expérience – le nouveau visage de la bibliothèque.

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